Quacken : an 1
– kazé –
Si on avait carte blanche pour faire le meilleur clavier de group buy du monde, ça donnerait quoi ? C’est la question qu’on s’est posée il y a deux ans avec Nuclear-Squid, en attendant le thermique au bord du lac. De fil en aiguille, des idées ont émergé…
Il y a un an, on se lançait dans la conception du premier prototype ; il y a six mois, on le présentait au Capitole du Libre, pour le proposer à prix libre sur la boutique HelloAsso ; et il y a quelques jours, après des centaines d’heures de travail cumulées, on livrait le premier lot qu’on a fabriqué pour les Ergonautes.
Je vous raconte la naissance du Quacken.

Un clavier unique pour les cliqueter tous
J’ai une collection inavouable de claviers ergonomiques, certains hors de prix. Je les adore… mais je ne m’en sers plus : avec Arsenik et le clavier ISO de mon laptop, j’ai quelque chose de quasi aussi bien, voire meilleur que la plupart d’entre eux. Alors, si on devait concevoir un clavier, que devrait-il apporter de plus ?
- des contacts bien légers sous les doigts ;
- une construction aussi low-profile que possible ;
- une géométrie vraiment poussée, pour ne plus bouger les doigts du tout ;
- et surtout, des bonnes touches de pouces !
Le hic, c’est que même avec JLCPCB, les circuits imprimés se produisent par séries de 5 au minimum. Et si on veut que ça ne coûte pas trop cher (pour rappel, le clavier de laptop fait déjà très bien le job, merci Arsenik), il faut qu’on puisse en faire un group buy, et donc convenir à plein de besoins différents :
- monobloc, mais splittable — unpopular opinion, les claviers splittés ont peu d’intérêt par rapport à la complexité engendrée… mais voilà, tout le monde veut ça ;
- 5 ou 6 colonnes — les sixièmes colonnes doivent être amovibles, pour les gens comme moi qui trouvent que ça encombre bêtement, ou pour celleux qui veulent faire du tenting ;
- compatible avec des configurations type Hummingbird, pour celleux comme Nuclear-Squid qui trouvent que trois touches par auriculaire, c’est au moins une de trop.
Pour l’aspect monobloc splittable, il suffit de faire comme le Ferris, qui a une connexion I²C entre les deux parties : un contrôleur à gauche, un IO expander à droite, paf, Chocapics. On sépare les deux moitiés d’un trait de scie, un connecteur TRRS pour les relier, what could possibly go wrong ?
Enfin, on veut que le clavier soit facile à flasher et à configurer. C’est souvent le propre des claviers premium que d’avoir ce confort-là, et ça n’est pas normal. On opte donc pour :
- un firmware avec support ZMK Studio, pour pouvoir faire des petites modifs depuis un navigateur web ;
- un contrôleur RP2040, pour permettre un flash complet depuis l’explorateur de fichiers (uf2), et pour le fait que le bootloader soit en ROM : unbrickable.
Pour que le coût unitaire soit aussi bas que possible, on comprend rapidement qu’il faut que le contrôleur soit intégré au circuit imprimé (PCB), et non sur un socket ProMicro ou XIAO comme le font la plupart des designs DIY. C’est nettement plus compliqué, mais Nuke fait des études d’électronique, donc tout va bien se passer ? (Mouahahaha, famous last words….)
Géométrie radi(c)ale
Les fabricants mainstream de claviers ergonomiques doivent faire des compromis sur la géométrie pour rassurer leurs éventuels acheteurs, quitte à dégrader l’ergonomie : c’est un impératif commercial. Notre objectif est de faire exactement l’inverse : une géométrie sans compromis, pour un clavier qu’on va fabriquer collectivement afin de réduire les coûts.
On est fan de claviers (très) compacts, la magie du 1DFH permettant d’aller vers des géométries qui tombent bien sous les doigts : un bon stagger pour compenser les différences de longueur des doigts, un splay prononcé pour laisser les auriculaires s’étendre vers l’extérieur, et surtout : des touches de pouces placées sur un arc de cercle, pour avoir enfin trois vraies touches par pouce.
On réalise un premier proto monobloc sur base ProMicro avec Ergogen, un outil incroyable que nous avait montré l’ami PacoVelobs. On le baptise Quacken Zero. C’est notre tout premier poticlavier ! Il y a des choses qu’on aime, d’autres auxquelles on finit par se faire, et d’autres qu’on aime moins. C’est un bon clavier, je l’utilise encore (c’est mon clavier secondaire), mais ça n’est pas pile ce qu’on veut.
On se rend vite compte d’une chose : avec ce type de géométrie, c’est tout ou rien, il n’y a pas d’entre-deux. Ça tombe bien, les compromis c’est pas notre truc. On se remet donc à la planche à dessin (dans mon cas : du SVG fait avec Vim). On imprime des maquettes, on pose les doigts dessus, on ajuste, on compare. Après quelques itérations, on converge vers cette géométrie :

- 30° entre les mains (les index sont dans l’alignement naturel des avant-bras) ;
- 15° de splay cumulé sur les auriculaires, ce qui s’avère certes très confortable, mais aussi bien pratique pour faire du tenting ;
- des touches de pouce en arc de cercle, la touche la plus rentrée étant dans l’axe de la colonne de repos de l’index (et non celle du majeur comme sur un clavier ISO).


On le fait fabriquer… et ça marche ! La géométrie fonctionne exactement comme on le voulait. On finira par le baptiser « Quacken Flex ». À partir de là, les ajustements se feront millimètre par millimètre.
Positions médianes
Trois des six colonnes du Quacken peuvent se monter de deux façons différentes :
- standard, avec trois touches ;
- médiane, avec deux touches décalées de 0.3 unités.

Ce décalage de 0.3u, combiné au stagger des colonnes, permet d’avoir une colonne qui est pile à mi-hauteur de sa colonne adjacente. C’est très agréable pour les extensions d’auriculaires, et ça permet aussi d’explorer des configurations plus exotiques, proche de l’esprit Hummingbird.
Chaque configuration porte un nom d’oiseau. La Chouette (Owl) est à nos yeux une bonne façon d’utiliser six colonnes sur un clavier, mais beaucoup d’utilisateur’ices lui préfèrent les configurations classiques 3×6 (Corbeau / Raven) ou 3×5 (Huppe / Hoppoe).
Tous les choix sont valides : votre clavier, vos règles !
Présentation au Capitole du Libre
On part au CdL avec nos 5 protos avec une idée bien précise en tête : trouver des gens qui veulent aussi un Quacken. Plus on sera nombreux, plus le prix unitaire sera bas.
Le clavier plait. Beaucoup ! On n’a quasiment que des retours enthousiastes. Les commandes s’enchainent. Un visiteur insiste pour acheter mon proto perso, il fera des jaloux. On arrête les prises de commandes à la fin novembre : c’est acté, il va falloir fabriquer 75 poticlaviers.
Bien sûr, ça reste un clavier compact, donc il faut savoir taper dans une disposition 1DFH, les Bépoètes sont déçus ; et sans méthode dactylo stricte, le clavier est tout bonnement inutilisable. Pourtant, le fait qu’il soit monobloc par défaut le rend plus accessible qu’on l’aurait cru. On voit des débutants passer commande, on s’inquiète… peur de décevoir…
On n’a pas eu le temps de mettre au point une version hotswap. On propose donc aux personnes intéressées de faire le montage nous-mêmes, à prix libre évidemment. La majorité saisiront l’option.
Petite déception : tout le monde ou presque a commandé son Quacken en configuration 42 touches. On pensait que les positions médianes feraient fureur, ça a été un énorme flop. 😅
Mise au point, fabrication, expédition
La mise au point a été laborieuse. L’aide de TeXitoi et d’un de mes clients électroniciens aura été décisive. Il aura fallu quatre prototypes avant d’arriver à une version fonctionnelle… J’en ai fait un article complet.
Quand on a enfin reçu les PCB finalisés, il a fallu en assembler la majorité : clipser les switches selon la configuration choisie, faire souder les switches par des pros, mettre les keycaps, flasher avec une config sur-mesure (on parlera de Selenium une autre fois !)… des heures de jeu…
Puis vient le temps de l’expédition — bon sang, c’est complètement fou le temps que ça prend, si ça se trouve c’est un vrai métier ?!? Comme pour le reste, on apprend sur le tas. On se dit qu’on a bien fait de limiter les commandes. On aurait même dû en prendre beaucoup moins…
Comme prévu, une fois les expéditions effectuées, on a publié les sources du clavier : pas seulement le firmware ZMK, mais aussi toute la conception électronique de Nuke, le routage, etc.
Au total, on a englouti des centaines d’heures dans le projet. On a clairement sous-estimé la part liée aux commandes et à la logistique. Jamais on n’aurait pu y arriver sans Ash, qui non seulement s’est tapé la gestion de toutes les commandes et toutes les appros, mais qui en plus est venu’ m’aider à assembler et emballer les claviers.
Modèle économique open-hardware
Libre et bénévole
Le projet est développé par trois personnes sans revenu fixe, qui travaillent bénévolement : Ash, Nuclear-Squid, moi-même. On est constitué en asso pour gérer les frais liés au projet. On n’a pas de but lucratif, on utilise juste l’argent des dons et des ventes pour financer le projet, notamment :
- les prototypes requis pour mettre au point et faire évoluer le clavier ;
- les fournitures pour livrer les claviers commandés (PCB, keycaps, switches, etc.) ;
- rembourser nos frais de déplacement aux conférences où on présente le Quacken.
On développe le clavier de façon incrémentale : chaque lot vendu doit servir à financer le développement du modèle suivant. On ne veut pas réitérer l’erreur du Flex, où ce sont les commandes qui ont permis, in extremis, de payer la mise au point.
Comme tout ce qu’on fait, le Quacken est libre. Il est proposé sous licence GPLv3 pour que chacun’e puisse utiliser, étudier, modifier et produire ce clavier.
- Si vous voulez soutenir le projet, nous aider à tirer les prix vers le bas (achat groupé) et à financer les autres développements, achetez votre clavier auprès de la boutique HelloAsso.
- Si vous voulez modifier ou améliorer le clavier, forkez le projet, fabriquez-le, et proposez vos modifications avec un patch : la GPLv3 sert à ça.
- Si vous voulez juste produire votre Quacken, les sources sont en ligne, y a juste à passer commande auprès de JLCPCB ou autre.
Si le clavier devient populaire, beaucoup de gens se contenteront de la troisième option. Ça ne soutient pas le projet et ça nous aide pas à faire descendre les prix des PCB, mais ça contribue à péter le business des claviers à 400 €, c’est toujours ça de pris ! ✊
Les limites du modèle
Publier les sources avant d’avoir remboursé les frais avancés, c’est un piège. On s’est fait avoir sur le Quacken Zero : un membre du serveur Discord a pris les sources, s’est plaint d’erreurs de nomenclature, a produit des exemplaires et les a vendus sur le serveur — sans proposer de patch pour corriger les erreurs relevées. Et on s’est retrouvé avec des PCB invendus.
La mise au point du Quacken Flex s’est avérée bien plus complexe (donc coûteuse) que prévue. Pour éviter qu’un quidam ne produise une série de Quacken avant qu’on ait eu le temps de livrer les nôtres, on a annoncé qu’on publierait les sources après la livraison des commandes 2025.
Ça a été difficile à admettre pour certains Ergonautes. On le comprend bien.
Ça a même viré au harcèlement pour obtenir les sources plus tôt. On le comprend moins. Ça a été particulièrement difficile à vivre pour l’équipe. J’écrirai peut-être à ce sujet un jour.
In fine, 24h après la publication des sources, la première personne qui annonce « envisager » de produire son propre lot de Quacken est celle qui avait mené la charge du harcèlement. Ça n’est ni une surprise… ni un problème : si on ne voulait pas que ça se produise, on ne publierait pas sous licence libre. On fait du libre malgré ce type de personnes.
Les vertus du prix libre
Le prix libre a très bien fonctionné : la générosité des uns a compensé le manque de moyens des autres. Ça nous a permis de livrer des Quacken au meilleur prix possible pour le plus grand nombre, tout en faisant un peu de marge pour payer les prochains protos.
Outre les ventes, on a eu aussi des dons. Et des messages de soutien, beaucoup. On a été surpris, et très émus, de recevoir autant de soutien. Avec la fatigue, on a pu être blessés par des comportements toxiques, mais sur l’ensemble du projet ils ont été très rares. L’immense majorité des Ergonautes sont des personnes discrètes et bienveillantes, on a beaucoup de chance d’avoir une telle communauté.
À celles et ceux qui nous ont soutenus dans toute cette aventure : c’est pour vous qu’on bosse, et qu’on a plaisir à le faire. Merci à vous. ❤️
Pour qui ?
Pour les dactylographes expérimenté’es
Ça fait six mois que j’ai un Quacken Flex au boulot. Tous les lundis, j’arrive au taf, je m’installe, je commence à répondre aux courriels sur mon Poticlavier.
Et à chaque fois : je suis surpris par l’efficacité. Littéralement surpris. Au sens de : « ah ouais, quand même ! ». À chaque fois.
Ça fait 20 ans que j’ai commencé cet intérêt spécifique sur les claviers ergonomiques, et je suis surpris tous les lundi par l’efficacité du Quacken. C’est à ce niveau-là.
Bien sûr, quand on fait soi-même son clavier, on manque d’objectivité. Je trouve que c’est de loin le meilleur clavier que je connaisse, mais j’ai un penchant pour la simplicité ; pour Ash, à l’inverse, ça n’est que le meilleur clavier 2D : c’est son clavier de vadrouille préféré, mais iel reste fidèle à son Glove80 pour le bureau.
De façon plus objective : la grande majorité des retours ont été extrêmement positifs. C’est un clavier atypique, qui peut nécessiter un temps d’adaptation ; mais on voit déjà des adeptes acheter leur deuxième voire troisième Quacken. 😊
Pour Ergo‑L et QWERTY-Lafayette
Ce clavier, comme tous les claviers compacts, se prête particulièrement bien aux dispositions 1DFH comme Ergo‑L ou QWERTY-Lafayette. On l’a conçu pour être le flagship de ces dispositions de clavier.
L’implémentation Ækeynox-ZMK permet même d’émuler Ergo‑L ou QWERTY-Lafayette sur un ordinateur configuré en AZERTY ou QWERTY-intl. J’utilise cette émulation au quotidien en clientèle, et, à part pour quelques caractères exotiques, l’utilisation est quasiment transparente.
Pour AZERTY et Bépo
Pour ces dispositions de clavier, nos proposons des adaptations avec le firmware Ækeynox-ZMK.
- Pour un ordinateur configuré en Bépo, le Quacken émule Bépolar, ce qui permet de l’utiliser en 3×5 et de résoudre le principal problème de Bépo : la surcharge de l’auriculaire droit.
- Pour un ordinateur configuré en AZERTY, le Quacken émule AZERTY-1dk (a.k.a. « Kazerty »), une adaptation type Lafayette d’AZERTY avec une seule touche morte sur la 6e colonne.
C’est une solution qu’on recommande aux personnes sachant déjà taper en dactylo stricte ; dans le cas contraire, mieux vaut apprendre directement Ergo‑L ou QWERTY-Lafayette.
Pas pour le grand public
Le Quacken n’est pas un clavier grand public.
Parmi les retours négatifs qu’on a eus au Capitole du Libre, beaucoup d’adeptes du TypeMatrix n’ont pas su l’utiliser, parfois à cause de l’absence de marquage, parfois par manque de rigueur en dactylo. Notamment, on a vu quelques personnes utiliser l’annulaire sur la 5e colonne : ça passe sur un TypeMatrix ou un Planck, mais c’est rédhibitoire sur le Quacken.
Ça n’est pas un clavier de gaming non plus. L’absence de rangée de chiffres pourrait être un problème pour certains usages.
Malgré tout, on le croit accessible à toutes celles et ceux qui tapent en dactylo stricte, ou qui sont prêts à apprendre. On a vu des gens l’acheter pour apprendre Ergo‑L et en être très contents — même si on préfère recommander d’apprendre la dactylo avant d’acheter un clavier ergonomique. Le fait que le Quacken soit monobloc par défaut simplifie beaucoup de choses.
Bref. Essayez-le, et dites-nous. 😊
La suite ?
On va relancer la fabrication d’un lot de Quacken Flex. Les commandes sont ouvertes jusqu’à fin mai — toujours à prix libre, toujours sur la boutique HelloAsso. On se dirige vers un rythme de production de deux lots par an : un en juin après les JdLL, un en décembre après le CdL.
Le Quacken sera disponible à l’essai sur le stand des Ergonautes aux JdLL 2026. Avec, je l’espère, le proto d’un autre projet qui me tient à cœur, et sur lequel on a beaucoup bossé aussi.
On a entamé un gros boulot avec Selenium. Le firmware du Quacken repose sur l’implémentation Ækeynox-ZMK, qui permet de configurer Selenium sur plusieurs claviers ZMK. Le camarade Seraf bosse sur l’implémentation Ækeynox-QMK, pour les claviers QMK. Les contributions à ces projets sont bienvenues !
On a plein de choses prévues, mais je m’interdis désormais de les annoncer. Ça sortira quand ça sera prêt, comme pour tout bon projet libre.
Encore merci à toutes les personnes qui nous ont soutenus. 🙏
Happy typing !